Michèle Raulin
03/05/2026
J’ai plusieurs fois évoqué ici le Ramayana ou le Seigneur des Anneaux, deux grandes épopées initiatiques issues l’une de la tradition védique, l’autre des mythologies nordiques, dont la symbolique universelle traverse les âges et les cultures. Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un passage de l’Odyssée.
De retour de la guerre de Troie qui a déjà duré 10 ans, Ulysse « aux mille ruses » poursuivi par la colère de Poséidon dont il a aveuglé le fils Polyphème, erre 10 autres années en Méditerranée avant de pouvoir rejoindre Ithaque où l’attendent son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Il traverse de multiples épreuves au cours desquelles il perd successivement tous ses compagnons. La magicienne Circé l’a prévenu de certains dangers, dont font partie les Sirènes.
On retrouve les Sirènes sous des formes diverses dans de nombreuses légendes, de l’Inde à l’Afrique et de la Scandinavie au Japon, ainsi que dans la Bible. Chez les Grecs, elles ont une tête de femme sur un corps d’oiseau, et attirent les marins vers les récifs où leurs navires se fracassent. Ulysse décide de boucher à la cire les oreilles de ses compagnons, mais lui-même veut entendre leur chant redoutable ; il demande à être ligoté au mât de son navire et donne l’ordre de ne le détacher sous aucun prétexte, quelles que soient ses supplications.
Notre monde navigue en ce moment sur une mer houleuse où les sirènes sont nombreuses. La consommation bien sûr, depuis longtemps, mais maintenant surtout la fascination pour ce qu’on pourrait regrouper sous le terme de « mauvais esprit » : tout ce qui oriente notre attention vers le sordide et vers la peur, le goût du frisson morbide. Les médias sont les sirènes les plus faciles à identifier, mais les conversations de comptoir, de marché ou de palier font aussi bien l’affaire. Et les réseaux sociaux. On trouve de belles personnes, de belles idées et de belles choses en tous ces lieux, mais aussi de perverses tentations mentales.
Nous avons la responsabilité individuelle minimale de ne pas alimenter ces égrégores malsains. Se boucher les oreilles est sans aucun doute une première option. Il ne s’agit pas de se détourner de la réalité du monde, mais dans un premier temps de réduire au maximum la pollution de l’esprit. Il est étonnant de mesurer tous les flux de soi-disant informations dont on peut se passer tout en restant au courant de l’essentiel. Mais tout cela ne sont que des mesures de surface.
Comme Ulysse l’a bien identifié, la réponse la plus puissante consiste à assurer sa propre stabilité. Le mât du navire représente notre verticalité d’être humain adulte, notre colonne vertébrale, notre aptitude à rester ferme dans la tempête. Il est notre ancre intérieure. Lorsque notre conscience est fermement amarrée dans l’immobilité, rien d’extérieur ne peut plus nous entraîner vers la catastrophe. C’est l’expérience d’Être son véritable Soi, en dehors des tumultes environnants. Sous le chaos des vagues règne un silence imperturbable, une puissance de conscience qui est notre mât véritable. Ni sourd ni aveugle au monde, nous sommes dans cette posture un être digne de son humanité.
Dans l’inévitable chaos qui doit accompagner tous les processus de transformation, notre responsabilité individuelle réside dans notre décision sans cesse renouvelée de revenir nous amarrer à l’éveil immobile du Soi intérieur. Ensemble dans cette posture, nous avons le pouvoir d’apaiser les tempêtes et d’apprivoiser les sirènes.
17/03/2026
Comme il était prévisible, je reçois depuis quelques mois des vagues de patientèles nées aux précédentes conjonctions Saturne-Neptune, c’est-à-dire en 52-53 et 89-90, ou à leurs oppositions respectives en 71-72 et 2006-07. Autant écrire que répéter …
Saturne représente les limites, les frontières, le cadre sécurisant qui permet de structurer un système et d’assurer son autonomie. Neptune représente l’ouverture à l’infini des perceptions sensibles et des options possibles, au-delà de toute structure de référence. La rencontre entre les deux produit ainsi une dissolution des repères, proposant une évolution vers une autoréférence plus intuitive, plus adaptable, voire plus spirituelle. Cette transformation s’accomplit de manière très progressive, silencieuse, peu visible, un peu comme ces métamorphismes où l’on voit un objet se muer lentement en un autre sans qu’il ne soit possible de distinguer vraiment ni lieu ni moment où le passage s’est opéré.
La conjonction de 52-53 en Balance a inauguré un cycle de 36 années pendant lesquelles le dogme social rigide du mariage s’est petit à petit désintégré, s’ouvrant à l’égalité des droits, à la forme plus souple du PACS et aux couples homosexuels, en même temps que le divorce sortait de sa gangue conflictuelle pour devenir plus aménageable et plus consensuel. Sous cette évolution sociale, la relation de partenariat désormais plus équitable fait appel à davantage de responsabilité individuelle. Elle s’invente et s’ajuste au jour-le-jour, et demande davantage de maturité. Les jeunes se marient plus t**d, après expérience et réflexion, mais aussi après tâtonnements. Il a fallu à ces générations construire une référence intérieure capable de pallier la dissolution des normes extérieures : savoir définir ses désirs et accepter ses limites, apprendre à communiquer, négocier sans se suradapter. Le couple d’aujourd’hui est une relation infiniment plus vivante, plus dynamique et plus créative qu’elle ne l’était encore au sortir de la guerre.
La conjonction de 89-90 en Capricorne a touché les structures de pouvoir politique et organisationnel, et les transforme en continu depuis à nouveau 36 années. Les frontières autrefois bien définies entre deux ou trois tendances ou partis se sont désormais effilochées, laissant apparaître d’innombrables mouvements plus ou moins structurés et plus ou moins éphémères. On ne sait plus trop qui fait quoi, d’où le besoin de radicalisation d’un côté ou de l’autre, pour se rassurer. Mais même les dominants se perdent dans leurs propres inconséquences. Les structures pyramidales s’effondrent. C’est l’évolution normale vers une forme d’organisation sociale qui elle aussi, faisant davantage appel à la responsabilité individuelle, deviendra moins dogmatique, plus tolérante et plus solidaire.
C’est dire que la conjonction de cet hiver 2026 en Bélier n’en est qu’à ses tout premiers balbutiements et qu’on n’en mesurera pleinement les effets que dans quelques décennies. Tout en sachant que les changements impulsés s’opèrent loin à l’abri des projecteurs, on peut toutefois présumer de leur nature. La symbolique du commencement est là présente à trois niveaux simultanément : commencement d’un cycle de 36 ans entre Saturne et Neptune ; commencement d’un deuxième grand cycle de Neptune qui vient de boucler son premier tour de zodiaque depuis sa découverte ; le tout dans le Bélier qui commence le zodiaque. Même si nous avons le sentiment d’avancer dans la confusion, soyons sûrs qu’il est en train de s’inaugurer un nouveau temps de l’humanité – et déjà on pourrait voir une première trouée dans le brouillard à l’arrivée de l’été. Dans les années à venir, cette conjonction va introduire une forme de régulation universelle de l’énergie ; toutes les formes d’énergie, physique, psycho-émotionnelle ou spirituelle ; celle qui anime nos machines, nos entreprises, notre industrie, nos petites et grandes guerres, et finalement nos aspirations essentielles. Le fait que depuis quatre années, le monde résiste contre toute attente à toutes les tentatives de déflagration planétaire, est une observation très encourageante et prometteuse. C’est le monde en tant que monde, en tant qu’unité commune, qui va pouvoir se construire et se structurer, là encore, sur davantage de maturité individuelle partagée à grande échelle.
La forêt devient verte lorsque les arbres deviennent verts. La politique ne se fait plus depuis longtemps dans les urnes, personne ne viendra repeindre le monde. Soyons conscients que notre application individuelle à davantage de responsabilité dans l’engagement de nos énergies personnelles, dans nos petites et grandes actions du quotidien, est la vraie façon dont se fabrique, ici et maintenant, le monde que nous allons léguer à nos petits-enfants. Devenons adultes, le monde le deviendra.
14/02/2026
Saint Valentin. L’astrologie nous montre trois niveaux du verbe aimer, incarné par la planète Vénus.
Le premier, celui que j’appelle le « miam », correspond à « être attiré par ». C’est une expérience très sensorielle, vécue dans le corps sous forme d’un bien-être doux, tiède, paisible, réconfortant, qu’on a envie de maintenir éternellement – ou à défaut, comme la vie est mouvement, de renouveler, de répéter aussi souvent que possible, pour avoir l’impression que ça ne disparaîtra jamais. Cette forme d’amour-là est une soif inextinguible de sécurité, de réassurance primitive. Nécessaire à la construction d’une personnalité saine et de l’amour de soi, cette étape insuffisamment satisfaite dans les premières années deviendra dangereuse pour la suite. C’est ainsi qu’on pourra dire j’aime le sucre, l’alcool ou le sexe, ou n’importe quelle potentielle source d’addiction ; ou j’aime mon/ma partenaire, à qui je me suis tellement attaché.e que je peux vivre – ou lui faire vivre – un enfer, seulement pour avoir la « dose » de réconciliation, shoot intense de miam si « chèrement » payé. Dans cette forme fixée du verbe aimer, l’autre n’existe que sous forme d’objet.
Au deuxième niveau, aimer pourrait se traduire par « respecter ». Ici l’autre apparaît en tant que sujet, avec son vécu, ses désirs, ses pensées propres, distinctes. Cette capacité se structure dans la personnalité autour de 5 ans, pas avant. Un petit enfant ne peut pas se représenter ce que vivent les autres, il ne peut pas nous mettre en colère ou nous faire de la peine, si on éprouve ça on se l’est fait tout seul. Le corollaire, c’est que si on aime au premier niveau, c’est à la façon passive d’un enfant de moins de 5ans. Le deuxième niveau est actif : il demande de l’attention, de l’écoute, l’acceptation de ne pas être forcément compris et de ne pas forcément pouvoir comprendre, et la volonté d’entrer en communication. Ayant compris qu’on peut blesser l’autre autant qu’on peut être blessé, ce niveau de l’amour veille à la douceur de la forme autant qu’à la sincérité du fond. Il prend le temps de choisir le moment, les mots, l’intonation, le geste, pour être « aimable » tout en étant vrai. Il n’y a ni suradaptation ni sacrifice, seulement le double respect de soi et de l’autre.
Le troisième niveau voit éclore la dimension supérieure de l’amour, que l’on trouve dans la compassion, le pardon, la dévotion. Universel et inconditionnel, il se développe sur le socle des premières années et l’exercice persévérant du double respect. Le cœur qui s’y est ouvert commence à se remplir naturellement. Cette forme d’amour n’est ni active ni passive, elle est un état, l’état de plénitude intérieure. Elle joue d’abord un rôle inattendu de gilet pare-balles : on reçoit de moins en moins de scuds, et quand on en reçoit, ils peuvent nous toucher mais ne peuvent plus nous blesser. Le monde extérieur cesse d’être un danger, la sécurité est à l’intérieur. Alors cet amour-là commence à infuser dans le monde. Il s’y répand insensiblement, inéluctablement, tissant dans la communauté humaine et bien plus loin dans l’univers des liens invisibles et invincibles.
L’astrologie nous dit que ces quinze dernières années ont fortement éveillé dans le monde l’appel de cette dimension, et on en observe les effets aussi bien avec l’émergence de la conscience dans les sciences, qu’avec l’épidémie de spiritualité dans les consciences individuelles. Pas encore suffisant pour inverser les discours médiatiques, mais déjà suffisant pour sérieusement inquiéter les egos dirigeants, qui s’arc-boutent sur les restes de leur puissance en décomposition. Chut ! Ne les dérangeons pas : le vrai travail se fait ici dans notre cœur.
Appliquons-nous à élever notre façon d’aimer, car la somme de nos petites contributions individuelles gagne silencieusement le monde. Et cette vague d’amour est déjà en train de gagner aussi la guerre.
02/01/2026
Une bonne année, comme une bonne journée ou une bonne vie, est un temps où l’on grandit, un temps que l’on met à profit pour être et devenir plus. Plus de vrai soi, plus d’Etre fondamental, où se trouvent plus de potentiel, de puissance et de joie. Le principe est d’une extrême simplicité : la nature fonctionne toujours au moindre effort, au niveau le plus paisible, parce que c’est le plus efficace. La goutte d’eau prend spontanément la forme qui présente le moins de résistance et lui donne la vitesse maximale. Aller vers sa propre nature profonde, c’est juste se laisser glisser spontanément vers son niveau le plus paisible. Il n’y a rien à « faire ». Juste à accepter de laisser s’exprimer ce mouvement naturel, qui se propose toujours. Accepter de le reconnaître, et de le suivre.
Si nous trouvons que les choses sont difficiles, c’est parce que nous sommes en train de résister. Laissons-nous accueillir le chemin vers la paix qui se propose toujours de lui-même, les problèmes trouvent leur solution. Le mot est intéressant : les problèmes se dissolvent. Une solution n’est pas une réponse au problème, c’est la disparition du problème. Les problèmes qui persistent sont ceux que nous entretenons, le plus souvent inconsciemment. Presque toujours pour des questions d’orgueil.
L’orgueil exprime la peur du petit soi superficiel, de s’abandonner à notre grand Soi, au Tout, et de le laisser faire facilement. On connaît l’histoire, justement, de la goutte d’eau qui ayant traversé montagnes et campagnes, à l’entrée dans la mer s’angoisse de disparaître alors qu’elle va devenir l’océan entier. Cette peur, c’est confondre lâcher prise et passivité. Croire que si on ne s’agite pas, il ne se passera rien. Que si ce n’est pas difficile, il n’y a pas de mérite. Mais voit-on la nature s’agiter pour créer la vie ? Pour ajuster nos milliards de cellules et même réparer les dégâts que nous causons en nous et autour de nous ? La nature en nous connaît la manière d’agir la plus intelligente, qui passe toujours par le chemin le plus paisible, le plus simple. L’intention fera le reste.
Quelle est notre intention ? Trouver une solution ou bien montrer – et surtout se montrer à soi-même – qu’on est le plus quelque chose ? Que cherche-t-on à gagner ? Si nous voulons la paix, passons par le chemin de la paix, ouvrons la porte de la paix et laissons-la couler. Puisque nous avons essayé tout le reste et que tout le reste a échoué, qu’avons-nous à perdre ? La paix du monde ne peut qu’être la somme de nos paix individuelles, dans nos milliards de petits conflits cumulés. Que chacun d’entre nous choisisse de laisser l’intelligence toute-puissante de la nature apaiser ses petits ou grands conflits, et nous verrons un monde de paix. Quelle réalisation peut nous grandir davantage ?
Je vous souhaite donc de faire de 2026 une année bonne.
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