Elsa Cheping

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Photos from Elsa Cheping's post 15/12/2025

L’esprit critique est-il encore critique lorsqu’il s’exerce à l’intérieur de cadres de pensée que l’on n’a jamais pris la peine de déconstruire ?

L’atelier littéraire que j’ai co organisé (avec Ange Abessolo, PhD) et auquel j’ai pris part samedi dernier à la Galerie , animé par ETOKE, s’est inscrit dans une problématique précise : penser les conditions de possibilité de l’esprit critique dans des contextes intellectuels encore largement structurés par la colonialité du pouvoir, contrairement à ce que laisse parfois croire l’abondance des discours sur la « décolonisation ».

La thèse de fond qui a traversé les textes étudiés est que le colonialisme survit sous forme de hiérarchies épistémiques, de régimes de légitimité du savoir et de catégories de pensée qui continuent d’ordonner ce qui est pensable, dicible et publiable. La colonialité n’est donc pas un vestige du passé, mais un principe actif d’organisation du présent (y compris dans des espaces qui se pensent déjà « critiques »).

Dans ce cadre, la décolonisation de la pensée ne saurait se réduire à une simple rotation du canon ou à un remplacement de références — opération certes rassurante, mais conceptuellement peu coûteuse. Elle engage un travail autrement plus exigeant : l’examen critique des outils analytiques eux-mêmes. Autrement dit, la question n’est pas seulement 𝘲𝘶𝘪 parle, mais avec 𝘲𝘶𝘰𝘪 nous pensons, selon quelles grammaires intellectuelles héritées, et avec quelles zones d’aveuglement soigneusement naturalisées.

Les textes de Mveng, Quijano, Boulaga, Etoke et bien d’autres ont ainsi été mobilisés comme des dispositifs de mise en crise. Ils ont permis d’interroger les continuités entre domination coloniale, production du savoir et subjectivation, et de rappeler que le racisme n’est qu’une manifestation visible — donc commode — d’un agencement beaucoup plus profond, où s’articulent pouvoir, langage, corps et imagination politique.

Être critique, ici, signifiait accepter que la pensée soit elle-même traversée par des rapports de pouvoir, et que nul discours n’en soit spontanément exempt (y compris lorsqu’il nous semble politiquement satisfaisant). La capacité à suspendre l’évidence.

Car une pensée qui se croit critique sans interroger ses propres fondements ne fait souvent que reconduire, sous des formes renouvelées, les logiques qu’elle prétend subvertir. Décoloniser la pensée suppose donc un travail lent, inconfortable, parfois déstabilisant, qui consiste moins à produire de nouvelles certitudes qu’à apprendre à habiter la complexité et l’incertitude — exercice peu spectaculaire, mais intellectuellement salutaire.

Ce que cet atelier a rendu visible, enfin, c’est que l’esprit critique ne relève ni du bon sens ni de l’indignation morale. Il est une discipline exigeante, un effort constant pour penser contre soi-même, contre les facilités discursives. Et c’est précisément en cela qu’il demeure, aujourd’hui encore, un enjeu profondément politique.

Photos from Son Empreinte's post 27/11/2025
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