Luttographie

Luttographie

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16/01/2020

Je vais bien. J'ai mal mais je vais bien. La douleur est physique, le moral est toujours au plus haut et n'a jamais cessé de l'être. Je serais de retour le plus vite possible.

Comme lors de chaque mobilisations, je me rend Porte de Paris, appareil photo en main, pour couvrir la manifestation lilloise. La manif se passe bien. Je redécouvre des banderoles que j'ai eu l'occasion de voir lors de la loi Travail, au sein du cortège de tête. A l'avant, un cortège déterminé se forme. Je suis avec eux, en première ligne, comme je le fais depuis longtemps comme photographe ou comme manifestant.
Nous arrivons près du Apple Store. Un cordon de CRS est positionné, prêt à défendre l'entreprise capitaliste. Un des CRS vise les manifestants avec un LDB, a hauteur de visage. Je m’arrête, quelques instants pour immortaliser ce comportement policier. Après avoir regardé la photo, je relève la tête pour partir me mettre en sécurité, sentant la tension monter. Dans la seconde qui a suivie, un projectile viens me frapper en plein visage. Sur le moment, je sais qu'il s'est passé quelque chose mais je ne sais pas quoi exactement. Je fais quelques pas, je titube et je tombe. Les streets médics interviennent rapidement. Mes copains de Solidaires m'entourent et me sécurisent aussi. Je suis pris en charge par les pompiers en service, bien que grévistes eux aussi. Amis médics, camarade du syndicat ou pompiers, je ne vous remercierait jamais assez.

Alors oui, j'ai été touché par un projectile provenant d'un manifestant. Si je retrouve celui ou celle qui l'a lancé, j'irais boire une bière avec. Je ne lui en veux pas. Ce qui m'inquiète, c'est que l'on soit obligé d'en venir à lancer des projectiles sur les forces de l'ordre pour se faire entendre. Car aujourd'hui, après 25 ans sans grande victoire syndicale, nous avons l'impression qu'il ne reste que ça.
Mais plus qu'une opposition à la politique du gouvernement, cette personne a peut-être eu envie de répondre à la police. Celle qui mutile dans les manifestations, celle qui arrache des mains, éborgne des Gilets Jaunes. C'est la même police qui harcèle les quartiers populaires, qui contrôle au faciès, qui tue en toute impunité. Celle qui tue. Celle qui a pris la vie à Adama Traoré, à Zineb Redouane, à Steve qui me ressemble que trop bien, aux Lillois Selom et Matisse. Et plus récemment, à Cédric, travailleur comme vous, père d'une famille de cinq enfant.

Je n'ai pas été visé par ce projectile. Mais je comprend pour quelle raison il a été lancé. Je ne suis retrouvé sur son chemin. Mon front s'est trouvé sur son chemin. J'étais au mauvais endroit, au mauvais moment. Je n'étais pas protégé. Je n'avais qu'une écharpe pour me protéger des lacrymos et des lunettes de piscines pour continuer à rapporter des images. Je n'avais pas de casque. La police ne l'a saisi il y a des mois, sous le prétexte que je n'ai pas la carte de presse. Il m'ont pris le casque, et tout mes autres équipements. Je vous parle de ces mêmes flics qui devant ma blessure signalaient qu'un journaliste était touché. Quand les faits vont dans leurs sens, j'obtiens un statut. Ces mêmes flics qui, quand les pompiers m'ont fait traversé le cortège m'ont argué de « Ça fait quoi ? - Bah pour un coup c'est pas nous »

J'ai entendu qu'il y aurait eu quelques tensions entre syndiqué.es et membre du Black Bloc. Arrêtez, vraiment. La lutte syndicale est nécessaire, autant que la lutte insurrectionnelle. Face à un gouvernement tel que celui qu'on connaît aujourd'hui, toute les formes de luttes sont nécessaires. N'oubliez jamais qu'ils sont unis, eux, en face. Soyons le, autant que possible.

Voilà, un long post pour dire que je vais bien, j'ai trois points de suture qui viennent refermer une plaie d'une quinzaine de centimètres de long, pour un centimètre et demi et large et autant de profondeur. Mais je serais de retour, à battre le pavé dès que possible. Le présent est fait de luttes, l'avenir nous appartient.

Un grand merci à Massilia Shr qui a été là, du début à la fin. Merci aussi au colloc', collègue et ami William qui nous a rejoint à l’hôpital. Un gros big up à cette famille, ces frères et soeurs d'images et de luttes, ces "photographes de l'extrème" pour les mots et le soutien Niko, Keviin, Louis, Jérémy, Dounia. Et encore un grand merci à la team des street médic pour leur intervention, et notamment à Ouriel qui nous ramasse trop souvent ces derniers temps.

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